mardi 21 avril 2009

Le Parti Pirate suédois à l'assaut du Copyright

Le procès contre Pirate Bay a provoqué une marée d'inscriptions au Parti pirate suédois. Avec un sondage national lui donnant 5,1% des intentions de vote aux européennes de juin, Christian Engström, vice-président du Pirat Partiet (parti pirate) pourrait être le porte-drapeau d'un combat pour la protection des droits privés et une refonte des droits d'auteur. Rencontre à Stockholm pour détailler son champ de bataille.


En France, le Pirat Partiet est souvent assimilé directement à Pirate Bay. Quelle est vraiment la connexion entre ce parti politique et ce site ?
A l'origine, il n'existe aucun lien. Nous sommes des personnes complètement séparées. Notre seul point commun est d'être en accord sur des problèmes. Le Pirat Partiet a été créé en 2006 par Rickard Falkvinge qui est toujours le leader du parti. Au départ ça a commencé comme une blague avec une page sur le net. Comme ça a attiré l'attention immédiatement, on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose.

Au début du parti vous imaginiez-vous qu'un procès de l'envergure de celui de Pirate Bay arriverait un jour en Suède ?
Oui et non, nous savions que cela continuerait d'être un conflit majeur. Les arguments qui se tiennent derrière le Pirat Partiet et derrière Pirate Bay ont déjà été discutés aux Etats-Unis et les polémiques n'ont pourtant pas manqué de se répéter encore et encore.

Vous n'avez jamais espéré que cela s'atténuerait avec le temps ?
Non, pas automatiquement car la politique ne se fait pas toute seule. Mais si le Pirat Partiet n'avait pas commencé en Suède, cela aurait commencé ailleurs à un autre moment. Le conflit est là et doit être résolu. Malheureusement, les politiciens ne semblent pas le comprendre. Pour eux Internet est comme un jouet. Et ils le confisquent si les enfants ne sont pas sages. Mais aujourd'hui ce comportement est complètement absurde car le web est devenu une part trop importante de notre société. Donc quand les politiciens agissent pour limiter Internet, ils punissent toute la société mais aussi l'économie. En tentant de restreindre le Web ils vont perdre des valeurs importantes en changeant un espace où chacun peut discuter en une nouvelle version de télé câblée où les consommateurs paient et les producteurs produisent.

Vous parlez d'internet comme étant potentiellement la plus grande bibliothèque du monde...
Oui, je suis convaincu qu'Internet est au moins aussi énorme que l'imprimerie. Probablement plus énorme encore. A l'arrivée de l'imprimerie, ça a pris du temps car tout était alors très lent. Mais c'était le même genre de conflit. L'église catholique était la seule organisation capable de fournir l'information, la culture et la connaissance. Mais grâce à l'imprimerie c'est devenu beaucoup plus démocratique. Les gens ont pu exprimer leurs idées et les faire circuler. L'église qui avait eu le monopole y a donc directement vu un danger.

Vous considérez donc que les majors sont la nouvelle église, sans qui ce procès n'aurait jamais existé ?
Exactement. Dans l'affaire de Pirate Bay, six mois avant que la procédure ne soit lancée, un mémo avait pourtant été écrit disant qu'on ne pouvait pas poursuivre Pirate Bay car le site est fait d'une façon si habile qu'il n'enfreint aucune loi.

Craignez-vous que ce procès ait des répercussions sur d'autres pays européens ?
Oui, on est très inquiets à ce sujet car toute l'Europe est concernée. C'est une bagarre européenne et elle doit commencer quelque part. Nous aimerions que l'Europe suive notre mouvement. Nous voulons réformer le copyright. Le garder pour l'utilisation commerciale de l'œuvre car toute l'industrie est fondée sur cela. Mais quand la loi dit que les gens ne sont pas autorisés à partager de la culture avec leurs amis, cela implique qu'il faut surveiller chacun. Donc la confidentialité des mails, la liberté d'exprimer des idées en privé, le droit de parler à un avocat sont mis en danger. Même un journaliste ne pourra plus protéger ses sources. C'est peu démocratique, nous ne pouvons pas laisser les maisons de disques faire cette proposition idiote, totalement disproportionnée.

Le copyright a-t-il encore une raison d'être ?
S'il est limité à l'aspect commercial, d'accord. Mais le temps de protection est ridicule. 95 ans, c'est fou, cela signifie que toute notre culture et notre héritage du 20ème siècle sont bloqués car des majors ne voudront peut-être pas les rééditer. Le problème aujourd'hui quand vous voulez écouter une musique très spécifique, c'est qu'il est compliqué de la trouver chez les disquaires. La demande peut être si faible qu'il n'est pas valable de presser les disques. Mais il existe toujours une demande. Le Pirat Partiet suggère donc cinq ans. Aucun homme d'affaires ne cherche à récupérer les fruits de son travail cinq ans plus tard, le bénéfice est attendu dans les mois qui suivent. Pourquoi serait-ce différent avec les artistes ?

N'êtes-vous pas pas inquiet de l'état actuel de l'industrie de la musique ?
Non, pas du tout. L'industrie du disque dégringole. Mais c'est naturel : il fut un temps où nous avions des lampes à huiles pour éclairer les routes la nuit. Ça a disparu grâce à la technologie.

Comment comptez-vous rétribuer les artistes ?
Il faut comprendre qu'on n'essaie pas d'introduire l'échange de fichiers. Ça existe depuis longtemps, depuis 1999 sur une grande échelle. Oui, l'industrie du disque est en chute libre et avec de la chance elle va continuer de s'écrouler. Les gens vont aller dans des concerts au lieu d'acheter des disques. Les revenus des concerts explosent et c'est fantastique pour les musiciens, car sur les albums, ils ne gagnent au mieux que 5% des bénéfices et la maison de disques prend le reste. Les présidents des majors n'auront peut-être pas leurs bonus, mais on s'en fiche. Ils ne sont plus d'aucune utilité.

Pensez-vous que les maisons de disques sont vouées à mourir ?
J'espère que les majors vont mourir ! Cela n'arrivera peut-être pas. Car des gens veulent toujours avoir un objet dans leurs mains. Mais le mieux serait que les maisons de disques disparaissent.

Vous n'achetez pas de Cds ?
Non, car je ne veux pas soutenir les maisons de disque, je trouve qu'il est immoral d'acheter des Cds.

Pas même les indépendants ?
C'est surement plus acceptable mais mes goûts musicaux ne sont pas assez sophistiqués pour que je sois intéressé par les catalogues des indépendants. Mais pour moi acheter un cd d'une maison mainstream c'est un acte immoral. 90% de l'argent donné pour ce disque est utilisé pour faire du lobbying contre la démocratie. Alors peu importe combien vous aimez l'artiste, il faut juste réfléchir à deux fois.

Donc vous êtes complètement opposé à la licence globale ?
Pourquoi devrions nous payer ? Les revenus des musiciens ont déjà augmenté. C'est un faux problème. Et comment forcer les gens qui ne téléchargent qu'un ou deux titres par mois à payer cinq euros ? Puis une fois l'argent récupéré, en pratique il ira aux plus gros artistes qui passent déjà en télé et en radio alors que les petits artistes indépendants qui débutent en auraient vraiment besoin. C'est bien mieux de laisser l'argent dans les poches des fans et ils décideront des concerts qu'ils veulent voir et des artistes qu'ils veulent financer.

Que penser des artistes qui ne souhaitent pas que leur musique soit réutilisée et ne pourront plus être protégés ?
Si les musiciens ne veulent pas partager leurs créations alors ils ne devraient pas les publier. En pratique la culture fonctionne ainsi : publier quelque chose et espérer qu'autant de gens que possible y auront accès. Bien sur on peut aussi espérer faire de l'argent mais on sait bien que ce n'est pas le cas la plupart du temps. Puis chaque nouvelle œuvre est créée sur quelque chose qui a été fait avant. C'est comme ça que cela fonctionne.

Que pensez-vous des nouveaux partis pirates qui naissent dans d'autres pays ?
Il en existe beaucoup qui commencent, mais la plupart d'entre eux n'ont pas encore gagné d'intérêt massif. Mais je pense qu'en Suède nous avons une chance d'avoir des places au parlement européen.

Les politiques n'ont pas l'air de bien pouvoir traiter du problème du téléchargement car ils ne connaissent pas très bien ce sujet, dépassés par ce qui n'est pas leur génération.
Bien sur! Ils ne sont pas diaboliques mais ils ne comprennent pas le problème. C'est acceptable de ne pas comprendre quelque chose, mais quand ils veulent apprendre, ils vont voir les maisons de disques et ça leur suffit. Là c'est un problème majeur. Les majors ont beaucoup trop d'influence et particulièrement à Bruxelles.

Ce problème n'aura plus lieu d'être quand la génération qui a grandi avec Internet sera au pouvoir...
Oh oui, cette discussion aura l'air très stupide, mais je ne veux pas attendre vingt ans. Je veux que cela se passe maintenant. C'est une très grande opportunité culturellement et économiquement pour l'Europe. L'Europe pourrait être leader dans ce domaine. Ce serait fantastique. Nous ne savons pas ce que sera le prochain google, mais cela aura affaire avec les technologies de l'information. Si l'Europe pouvait secouer l'Internet et commencer par respecter la vie privée des gens et réformer le copyright, de nouvelles idées pourraient émerger dans le partage de culture. Car c'est là le futur et si l'Europe peut le provoquer avant les USA, ce serait une chance formidable. Et peut-être que les Etats-Unis vont nous suivre cette fois-ci plutôt que ce soit toujours l'inverse.

Pensez-vous que des pays européens seront plus difficiles à convaincre que d'autres ?
Surement, en ce moment, la France n'a pas l'air d'aller dans la bonne direction. Mais en même temps, c'est un pays très impliqué dans la culture donc qui pourrait facilement changer d'avis.

Un disquaire suédois, en alerte.

1 commentaire:

pradoc a dit…

Intéressant ton article.